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Les Hommes:
La Bibliothèque du Roi, Foyer de la République des Lettres?
This informal talk was given at Marc Fumaroli's seminar on the Republic
of Letters at the Collège de France in March 1999. There is nothing
definitive here, but rather an attempt to raise discussion about how "national
identity" and the Republic of Letters came together. Criticism is
welcome.
Jean-François Sarasin, secrétaire-trésorier du prince
de Conti, écrit à Jacques Dupuy, le 6 avril 1649:
M. du Puy est très humblement supplié de dire s'il juge à
propos qu'un prince de [sic] prenne un brevet pour entrer dans le
conseil. Si cela faict point de tort aux prérogatives de sa naissance
et si c'est point asses que le Roy luy mande par une lettre d'y venir prendre
sa place. S'il y a quelques exemples de la conduite qu'on tenüe les
Princes du sang en pareille rencontre, il me fera la grace de me les citter.
Il tiendra s'il luy plaist ce billet en secret. ... L'affaire presse....
[Artisans of Glory, p. 161]
Comme son frère Pierre, Jacques Dupuy est tenu de rendre d'abord service
au roi et seulement ensuite aux autres personnages de l'État. Pierre
Dupuy place toujours son titre de conseiller du roi avant celui de
garde de la Bibliothèque du roi.
Les titres nobiliaires, bien qu'intégrés dans le nom de famille,
sont codés et hiérarchisés, le plus honorable se
plaçant toujours avant les moins honorables. Le titre de duc
précède ainsi celui de comte ou de marquis, et
pour les grands de la cour le tout se termine par ce qu'on peut appeler une
fleurette notariale: "... seigneur en d'autres lieux". Les officiers royaux
se soumettent au même type de code hiérarchisé. Pour
Dupuy la qualité de conseiller du roi dans tous ses conseils
est beaucoup plus honorable (et vaut bien plus sur le marché des offices!)
que celle de garde de la Bibliothèque du roi.
Par le cumul de ces deux offices, Dupuy se proclame un homme totalement au
service du roi. C'est-à-dire qu'il est connu pour avoir accès
aux secrets d'État, et connu aussi pour être quelqu'un qui les
garde. En tant que garde de la Bibliothèque, Dupuy est au service
des conseils royaux et de la chancellerie, car il fournit aux avocats royaux
les renseignements qui leur sont indispensables quand ils soutiennent la
royauté devant le conseil qui est à la fois une cour
de première instance et la "cour suprême" de la Monarchie (car
sa jurisdiction est au-dessus de celle des parlements, des chambres des comptes,
et ainsi de suite). S'appuyant bien souvent sur des faits historiques (ou
de prétendus faits), les Dupuy trouvent dans les vieilles chartes
les éléments les plus précis qu'ils puissent et les
transmettent aux avocats du roi qui cherchent à gagner les cas (nous
dirions "les procès") lesquels continuent le véritable fondement
de l'État de droit qu'est la Monarchie français d'Ancien
Régime. Les recherches restées manuscrites qu'ils ont
préservées dans d'énormes registres ne se communiquent
point à n'importe qui. Et tout comme les recherches des Godefroy et
des Scévole de Saint-Marthe, les documents, les compilations de droits
et de préséances, voire même les généalogies
qu'ils ont édités constituent un imaginaire litigieux de
l'État une forteresse imposante qui a dompté un bon
nombre de ses ennemis. La Collection Dupuy renferme les pièces d'archives
les plus secrètes de l'État, notamment sur les complots contre
Richelieu, classées par thème.
Affaires religieuses du "dedans" (comme dirait Richelieu), mais encore plus
importantes, les affaires du "dehors", c'est-à-dire, les relations
avec les autres princes et républiques du monde. Les
préséances, les clauses de tel ou tel traité, et les
droits du roi sur telle ou telle terre ont bien occupé non seulement
les Godefroy mais aussi les Dupuy, surtout dans ce climat litigieux de la
diplomatie où toute argumentation peut provoquer une recherche sur
les origines. Ainsi les juristes des deux parties remontent-ils souvent vers
les brumes historiques du Haut Moyen Age. Et lorsqu'ils ne sont pas en litige
contre les Habsbourg, ils le sont contre le Pape. Les Dupuy sont les successeurs
d'une vénérable lignée de juristes qui ont passé
leur vie à faire des recherches historiques afin d'établir
les droits de l'Église gallicane, c'est-à-dire de prouver son
autonomie relative vis-à-vis de Rome1.
Juristes, les Dupuy ne se piquent pas tellement du statut d'auteur ou
d'écrivain. C'est sur les recherches de Pierre Pithou et de bien d'autres
juristes avant lui que Pierre Dupuy bâtira les "preuves" qu'il publie
pour soutenir l'Église gallicane. Leur attitude face à la
production écrite et même imprimée est bien différente
de celle des gens de lettres pour qui l'écriture est déjà,
au XVIIesiècle, une manifestation du moi.
Dans les litiges séculaires avec la Papauté, Richelieu avait
beau se piquer de logique et de théologie, il ne s'en fiait pas pour
autant à à ses armes intellectuelles. Dans son Testament
politique il recommande:
La raison veut qu'on entende les uns et les autres pour résoudre ensuite
la difficulté par des personnes si doctes qu'elles ne puissent se
tromper par l'ignorance et si sincères que ny les intérêts
de l'Estat ny ceux de Rome ne les puissent emporter contre la raison. [section
9, éd. Hildesheimer, p. 135]
L'auteur des Preuves des Libertez de l'Église Gallicane... n'est
point mentionné, mais son projet est tout à fait contemporain
de la rédaction du Testament politique. Jurisprudence historique
d'abord, et histoire ecclésiastique ensuite constituent donc les deux
colonnes de la vie active et érudite des Dupuy dans la Bibliothèque
du roi. Sur le plan ontologique, ils sont le véritable cur de
la Monarchie française. Ils respectent, bien sûr, les lettres;
mais ni l'un ni l'autre des Dupuy ne semble avoir eu du goût pour les
études de droit romain, de la rhétorique des Romains et, encore
moins, de leur poésie ou de leurs romans. Parmi les juristes ayant
le devoir de soutenir la royauté, règne depuis Pasquier un
scepticisme envers ceux qui se piquent de rhétorique et d'effets de
style. Notons aussi cette évocation d'un au-delà de l'Église
et de l'État qui est sans doute pour Richelieu la communauté
chrétienne. N'est-il pas significatif qu'il traite de la République
des Lettres, cet "ornement de l'Église," au début de la section
"Des Lettres" et immédiatement après le passage que je viens
de citer?
Dans l'imaginaire litigieux de l'État s'était inséré
l'esprit de curiosité certainement chez Pasquier et même
avant. Les recherches d'archives sont stimulées par des activités
culturelles et religieuses auxquelles les juristes ne sont pas insensibles.
Les Dupuy ont le goût des livres beaux et rares2. Il reste
à explorer, parmi cette masse de documents rassemblés par les
juristes, le moment où la notion d'une République des Lettres
reçoit son "statut", dans le sens qu'il y a un dossier dans lequel
on verse des référérences et des copies de textes. Je
ne pense pas en avoir vu chez Dupuy, ni chez Delamare; mais j'avoue que je
n'ai point cherché. Au XVIIIe siècle la république des
Lettres deviendra peut-être une espèce d'esprit, c'est-à-dire
un phénomène qui n'a pas encore fait réagir l'État
lors d'un procès. Elle n'est point encore un corps, ni une
société. D'ailleurs, René Marion a trouvé que,
en dépit de leur notoriété, les harangères de
Paris n'avaient non plus (ou à peine) attiré sur elles l'attention
des juristes de l'État. Leur encadrement par des statuts d'État
ne s'est réellement achevé qu'après l'Ancien Régime.
En ce qui concerne la république des Lettres, est-ce que les juristes
ont été, peut-être, moins attentifs à cause de
la juridiction prétendue de la cour souveraine sur la langue, etc.,
de l'Académie Française? Dans l'Académie, la présence
des juristes, et même l'esprit de chicane, ne sera pas forte pendant
le long règne de Louis XIV. Si cette illustre compagnie avait bien
veillé sur sa juridiction, la république des Lettres aurait
peut-être été bridée, et elle aurait servi
l'État avant de devenir un lieu de rhétorique susceptible de
stimuler un climat de désenchantement envers la Monarchie. Richelieu
et Mazarin étaient restés attentifs aux moindres rencontres
régulières entre des gens qui partageaient le même "esprit".
La fondation de l'Académie par le premier cardinal et la suppression
de la Compagnie du Saint-Sacrement par le second sont bien
révélatrices à cet égard. Colbert et la Reynie
n'ont fait que continuer cette politique de soit supprimer toute institution
ou tout phénomène tendant à devenir un corps, un
être, soit de l'encadrer juridiquement.
Mais ce qu'on pourrait appeller le Siècle d'Or des études
juridiques, humanistes et historiques, la période 1560-1660, n'ignore
cependant pas les doctes qui s'intéressent aux Pères de
l'Église et aux éditions critiques des ouvrages de
l'Antiquité. Chose curieuse, Nicolas Rigault, caractérisé
par Antoine Coron3 comme ayant été le premier
bibliothécaire au sens que nous donnons aujourd'hui à
ce titre, est considéré aussi comme un savant juriste. Mais
Rigault a eu depuis toujours la réputation d'avoir abandonné
les étude de droit par manque de goût: le
Ménagiana, I, p. 181, note qu'il "fut fort méchant avocat,
soit que le goût particulier qu'il avoit pour les belles lettres lui
vit négliger cette profession, soit qu'il n'eut pas les talents
nécessaires pour y réussir...".
N'oublions pas non plus que Rigault fut un élève des
Jésuites, ce qui ne fut pas le cas des frères Dupuy. Les
élèves des Jésuites respecteront de moins en moins
l'atticisme des juristes. Je pense que l'amitié entre Rigault et Pierre
Dupuy pourrait être considérée non seulement comme intime,
mais civique, dans le sens d'une complémentarité de connaissances
et de talents au service du roi. Quand Naudé écrit à
Jacques Dupuy en 1640: "J'estime très nécessaire que M. Rigault
écrive de bonne encre contre l'optatus Gallus puisque les ennemis
de la France ont fait tirer certaines propositions...", [Naudé à
J.Dupuy, 1640] il reconnaît les compétences de Rigault.
Parmi ceux qui servaient le roi dans sa bibliothèque, il y avait,
je crois, des compétences particulières. En effet, le docte
qui, à titre d'exemple, compulse des copies manuscrites des écrits
des pères de l'Église et notamment ceux de Tertullien,
dont Rigault était le spécialiste n'a ni la même
formation ni la même attitude que le docte (dont Dupuy) qui cherche
dans les archives royales des "cas royaux", c'est-à-dire des procès
intentés par le roi contre certains saints et nobles évêques
pour crime de lèse-majesté. Il y a une nette différence
entre le lecteur de manuscrits et le compulseur des archives de la justice
royale et des chartriers monastiques. Ensemble, les serviteurs du roi dans
sa bibliothèque se tiennent au courant des travaux savants et moins
savants des écrivains du royaume, et ils veillent sur les esprits
afin que ces esprits ne s'égarent ni vers l'hérésie
ni vers l'infidélité.
D'ailleurs, quant aux recherches que Dupuy a faits sur les cas royaux, il
faudrait tâcher d'établir jusqu'à quel moment il ne cherchait
que des exemples qui pourraient étayer en sous-uvre la politique
de Richelieu, et à quel moment il se serait mis à rechercher
des exemples qui pourraient être utiles dans un éventuel
procès intenté contre un cardinal étranger ou contre
un évêque "tyran" qu'on voulait accuser de lèse-majesté.
Le regretté W.F. Church avait entrepris des recherches sur cette question.
Ses fiches sont à la Brown University Library, à la disposition
de tout chercheur. Ces fiches, jointes à quelques recherches
supplémentaires, pourraient enfin permettre de répondre à
la question: Les Dupuy ont-ils agi selon un esprit pré-Frondeur ou
Frondeur?
Le Siècle d'Or des juristes (1560-1660) coïncide bien avec
l'Étatisme fondé sur quelques grands principes du droit romain,
et des milliers de petits faits tirés des archives. N'exerçant
jamais le moindre monopole dans ce qui est appelé la bibliothèque
du roi, les juristes comme Guillaume Budé, Jacques-Auguste
de Thou et Pierre Dupuy, Du Châtel, et les non-juristes, Amyot, Casaubon
et Rigault, pour ne citer qu'eux côtoient les doctes. Ces derniers
exerçaient souvent des fonctions dans l'Église ou la
Bibliothèque du roi, mais ils étaient avant tout de très
fidèles serviteurs du roi et de son Église.
Et un mot sur l'Étatisme des bibliothècaires juristes. Prenons
pour point de départ l'exemple de Budé, qui dans l'Institution
du Prince fait une distinction entre le tyran c'est-à-dire,
un roi "par force et non par droicture et par le bon vouloir des sujets"
(C. Bontemps et al., p. 135) et le favori qui exerce le pouvoir au
nom d'une autorité légitime. Puisque son uvre se fonde
d'une manière générale sur les exempla historiques,
Budé évoque l'évolution du gouvernement d'Alexandre
le Grand qui:
se enyvra par manière de parler des grands délices d'Orient,
et se laissa couler en autres nouvelletez répréhensibles et
insolences barbariques, en se départant des meurs des Grecs et
dégénérant de sa maison de Macedoine en laquelle il
avoit été instruict et nourry, le tout par la grande faveur
et doulx traitement de fortune ... et aussi par l'induction et pernicieux
conseil de ses grans mignons et compagnons .... Et Alexandre n'estoit pas
mal content de ce nom qu'on leur bailloit, et leur faisoit de grans dons
et excessifs au moyen de quoy pour lors, il tumba en hayne et mauvais estime
des princes qui suivoient en ce voyage, et de ses vieux capitaines et serviteurs.
Budé narre la chute d'Alexandre et évoque son triste sort
après le meurtre de Clitus (Bontemps et al., p. 130), fixant ainsi
dans un des grands textes historiques et monarchiques du XVIe
siècle l'exemplum du grand capitaine corrompu par les murs
de l'Orient. Le malheur est survenu entre les amis parce que Clitus "luy
remonstroit par desdaing désordonné quelque chose qui de soy
estoit vray, mais il ne parloit en révérence comme il debvoit
..." (Ibid., p. 130). Les éléments de cet exemple ont
sans doute plusieurs sources, mais ils formeront un ensemble qui, sous la
plume d'un critique, pourra toujours servir pour attaquer le ministre,
c'est-à-dire, en France, celui qui gouverne au nom du prince.
Le grand projet historique de de Thou met en relief la légitimité
et la force des institutions royales, et l'affection que les véritables
serviteurs du roi ont toujours eu pour sa personne sacrée. Entre
Budé et de Thou l'humanisme juridique a fait son chemin, et le sens
de l'État s'est incarné dans l'histoire de la Monarchie
Française, un ensemble de droits et de corps constitués..
Les Dupuy sont les véritables héritiers de cette perspective
historico-juridique sur la délégation du pouvoir monarchique
dans le corps. Envisagé dans cette perspective, la tyrannie des favoris
c'est-à-dire, de Concini, de Richelieu et de Mazarin
menace la chose publique. Sous l'influence de tel ou tel favori, une
poussée vers la tyrannie pourrait avoir lieu. Pour Pierre Dupuy il
ne s'agit pas d'une rupture profonde à l'intérieur de l'institution
monarchique, mais plutôt d'une aberration regrettable. Il ne semble
pas que les Dupuy se soient alarmés à cause de l'enfilade des
tyrans au cours du XVIIe siècle; ils ne sont pas semblables
à certains Anglais qui croient toujours que la monarchie "mixte" est
menacée. Ce sentiment pourtant sera fortement sous-jacent dans toute
l'uvre de l'auteur des Lettres persanes. L'Histoire des plus
illustres favoris anciens et modernes est pourtant une mise en garde
contre les dangers d'un Ministerium qui n'agit pas conformément aux
lois et aux coutumes du royaume. (Écrire ce livre était sans
doute pour Dupuy une action civique.)
Ce livre date de 1661. Jean Elsevier est à Paris et à Leyde;
il se qualifie d'imprimeur de l'Académie. La dédicace
à Fabian, comte de Dona, est de sa main. Il cite le Thyeste
de Sénèque et il célèbre l'antiquité de
la famille Dona et son exercice direct du pouvoir, c'est-à-dire sans
avoir recours aux favoris. Elsevir termine ainsi sa dédicace: "Je
n'en ajoûte pas davantage sur une matière si délicate
et où je ne serois peut estre pas trop volontiers écouté."
Avant de dresser une liste des favoris, il est intéressant de noter
qu'en supplément à l'uvre de Pierre Dupuy on trouve une
"Relation de la Mort du Maréchal D'ancre." Une fois entré plus
avant dans le livre, le lecteur sera en mesure de lire ce supplément
comme étant un chapitre rédigé par Dupuy, car le nom
de l'auteur de ce texte n'est pas précisé. Le texte se termine
par une allusion qui n'a qu'une seule interprétation possible: Richelieu
et Mazarin incarnent une continuité de ce gouvernement tyrannique
par les favoris:
Pour ce qui est de la suite de cette Histoire, elle fait partie de la
Générale du Temps, c'est pourquoy l'autheur de ce Discours,
qui a eu bonne part en toute cette intrigue, ne l'a pas voulu poursuivre.
Les spécialistes de l'assassinat de Concini peuvent peut-être
identifier l'auteur de ce texte. Sinon, il serait intéressant de proposer
le nom de Louis Tronson, secrétaire du cabinet, disgrâcié
par Richelieu en 1626 pour avoir soutenu Gaston et ses complices. (Voyez
l'édition des Mesmoires de quantité d'actions
particulières qui se sont passées pendant les troubles de Paris,
1649, de Guillaume Tronson, le fils de Louis, Société de
l'Histoire de France, à paraître).
Il n'est pas question d'analyser en détail le texte même de
Dupuy, ni celui sur l'assassinat de Concini ce n'est pas aujourd'hui
notre propos. Mais je voudrais insister ici sur le fait qu'il y a un message
subconscient dans ce livre où sont intercalées 16 estampes
qui n'ont aucun rapport évident avec le texte lui-même. Ces
estampes dépeignent la culture politique et sociale des Turcs
c'est-à- dire l'orientalisme tyrannique par association des thèmes,
et l'installation de la tyrannie en France par les ministres favoris.
À titre d'exemple, ces illustrations montrent:
Page de la chambre du Grand Seigneur
Kushir Aga, chef des Eunuques noirs des femmes
Habits des Dames du Sérail
Le Premier Visir
Habit des Femmes de Constantinople
Un Spahis
Un Janissaire
Au moment de la publication de ce livre, Pierre Dupuy était
décédé depuis dix ans et Jacques depuis cinq ans. Est-ce
que les frères Dupuy auraient reconnu l'ouvrage de Pierre comme Elsevier
l'a édité? La réponse est, selon moi, affirmative. Les
historiens de la culture politique royaliste ne se sont pas donnés
la peine d'analyser les lieux communs historicisés sur les favoris
non plus que cet autre lieu commun de l'apologiste (dont J. Racine)
qui tient que le monarque n'était pas informé de ce que les
autres faisaient en son nom (Artisans of Glory, p. 328). Beaucoup
reste à faire.
Notons entre parenthèses que Clitus le "favori" d'Alexandre
selon l'exemplum de Budé ne figure pas dans les
en-têtes des 25 chapitres de Dupuy sur les "illustres" favoris. Il
reste à vérifier si les Dupuy ont participé ainsi à
cette héroïsation d'Alexandre qui s'étend d'abord dans
les miroirs des princes rédigés pour le jeune Louis XIV et
ensuite dans tous arts4. Dans des chapitres à la fois
biographiques et moraux, Dupuy insiste surtout sur les morts des favoris,
qui sont habituellement violentes, comme si leur rôle dans l'histoire
était contre nature5. Le livre de Dupuy sur les favoris
est un labyrinthe de faits historiques et de jugements moraux en
exemplum. Il incite la classe politique française à
insister sur le principe que le roi doit gouverner seul, c'est-à-dire,
avec ses conseillers, mais sans un premier ministre, et le livre contribue
ainsi à consolider par l'histoire ce qui sera l'état de fait
après la mort de Mazarin et l'arrestation de Foucquet.
Il serait osé de tirer la moindre conclusion de réflexions
si diffuses; il vaut mieux en rester à quelques questions:
1) Est-ce que ces juristes d'élite qui ont fleuri pendant environ
un siècle et qui étaient bien engagés dans toutes les
affaires les plus épineuses touchant à la création de
l'État, avaient un amour pour les lettres et espéraient revenir
aux études des textes antiques si chers à ceux qui se
considéraient comme faisant partie de la république des Lettres?
2) De leur vivant les Dupuy jouirent d'une énorme réputation
due en partie à leur rang dans l'État. Est-ce que leurs
contemporains les ont considérés comme de véritables
lettrés? La jurisprudence est bien restée une partie
intégrale des Lettres jusqu'à la grande redéfinition
des savoirs provoquée par l'académisme colbertien.
Une si forte identité de juriste au service de l'État laissait
peu de place à la réflexion ou au rêve d'être un
citoyen de la république des Lettres. Comme Naudé l'a écrit
à Jacques Dupuy: "... je suis sujet de Sa Majesté et serviteur
du Cardinal de Bagny, auquel et le Roi et M. le Cardinal de Richelieu portent
tant d'affection"6. Tout le reste est littérature.
P.S. La République des Lettres ne figure pas dans la table
des matières du catalogue de la Collection Dupuy (B.N.)
préparé par Mlle Solente. Je remercie le Dr. Vicnent Pitts
d'avoir vérifié de fait à ma demande.
1. N'oublions pas la polémique et même la contestation
autour de l'action civique qui fut la publication des livres sur les
libertés gallicanes. G. Demante, "Histoire de la publication des livres
de Pierre Dupuy...", Bibliothèque de l'École des Chartes,
V (1843-44), p. 585-606.
2. Même si la "Bible d'Anvers" était dépassée
par les éditions les plus récentes, Christophe Dupuy recommande
l'achat de cette édition pour la Bibliothèque du roi à
cause de la beauté de sa typographie et de sa reliure. Humanisme
et politique: lettres romaines de Christophe Dupuy (1646- 1649), éd.
par P. et C. Wolfe, (Tübingen, 1997), II, p. 160, 164, 207.
3. M.-H. Tesnière et P. Gifford, éds., Creating French
Culture (New Haven: Yale U. P., 1995), p. 163.
4. Ch. Grell et Ch. Michel, L'École des Princes ...
(Paris, 1988), passim.
5. Pourtant, Dupuy insiste sur le rôle sinistre que Robert Carr
a joué à la cour de Jacques I d'Angleterre, sans mentionner
toutefois ni le rôle de favori joué par Buckingham, ni son triste
sort.
6. Lettres de Gabriel Naudé à Jacques Dupuy
(1632-1652), éd. Phillip Wolfe (Edmonton: Alta Press, 1982), p.
39.
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