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9: Voyage à Grenoble et à la Grande Chartreuse (fols56-65)

Mademoiselle de Marissargues
Revenons à l'ouvrage meritoire de St. Nazaire [56] et disons qu'aprés l'avoir heureusemt. fini Mr. le Marquis d'Aubaïs arrivera de Paris. Prion a ce moment rentrera dans les occupations ordinnaires de l'Ecriture. Quelque tems apres sçavoir en 1732. il sera deputé pour aller conduire Mademoiselle de Marissargues á Grenoble dans l'Abbaye de Montfleury. Il sera très-ravi de faire ce voyage, attendu qu'il aura l'honneur d'accompagner une personne de la premiere qualité, dont l'esprit, la beauté et le merite personnel la feront non seulemt. admirer des personnes de son rang, mais en general de tout le Peuple de l'une et l'autre Province, sur sa route plusieurs personnes de condition viendront en foule au devant d'elle pour la salüer, et luy faire mille accüeils les plus gracieux. Mesdemoiselles Girante et d'Arnaud furent aussi deputées pour être de ce voyage, et pour avoir le soin et de servir cette aymable personne de qualité, et au rang de ses femmes de Chambre. Étant arrivés á Moiran, Mademoiselle Girante perdra sa Tabatiere d'argent, elle en sera inconsolable. Prion, par le secours du Pithon qu'il porte toûjours dans sa poche, la trouvera qu'ayant coulé dans le Fourreau de la glace d'une des Portieres du Phaëton. A cette heureuse découverte, la joye et la gayeté reviendra se rependre dans nos coeurs. Le Te Deum sera chanté en action de grace avec une Bouteille du plus excellent Nectar de Cote-Roty, breuvage que les Dieux du Paganisme appelloient Lambrosie, et qui les rendoit immortels. Arrivés a Grenoble, nous y couchames deux soirs. Nous fumes decendre á la coupe d'or Auberge reservée pour les personnes de qualité. Mademoiselle de Marissargues demanda la Chambre où Mr. son pere loge. Elle luy fut donnée. Elle est belle, bien ornée et mieux aerée. Mademoiselle y [56v] fût magnifiquement traitée. La bonne chere y étoit exquise et abondante. Ce même soir l'on donnoit au milieu de la place de la Grenette une Comedie. Prion s'y rendit pour en étre un Spectateur et n'en revint qu'à dix heures du Soir. Le lendemain jour de Dimanche nous conduisimes Mademoiselle de Marissargues dans l'Eglise des Jacobins pour y entendre la Sainte Messe. L'ors que les Orgues joüerent, Mademoiselle en feut toute rejoüie, elle me fit l'honneur de me demander si ce nêtoit pas des Hautbois, je luy repondis qu'ouy, mais qu'ils étoient encore plus beaux que ceux du village d'Aubaïs, cette aymable personne n'êtoit encore agée que de sept ans, et c'êtoit pour la premiere fois qu'elle étoit sortie de la chambre du son Château, Le lendemain elle vit dans la rüe un Procureur affublé de sa Robe noire et d'un grand Collet blanc de toile. Elle le prit pour un Pretre, et me dit que ceux d'Aubaïs nêtoient pas si bien mis dans leurs habits. Nous arrivames a Montfleury á trois heures du Soir. Toutes les Dames de ce Couvent en sortirent pour saluer et recevoir Mademoiselle de Marissargues. Excepté de Paris je n'ay jamais vû en Province un Troupeau de Dames si nombreux. Elles sont toutes de la premiere qualité, chacune à sa servante et sa fille de Chambre, je n'ay jamais vû non plus tant de Coeffes, n'y tant d'honnêteté, n'y tant de complimens qu'il en fut á cette heureuse et glorieuse reception. l'Entrée de cette Abbaye est interdite aux hommes. Cette privation m'obligea de m'asseoir sous lêpais feüillage de plusieurs Ormeaux. Une troupe de ces Dames vinrent aussi pour si asseoir. Elles me questionnerent beaucoup et je leur donnai mille petites nouvelles du Bas Languedoc, et de celles apprises dans nôtre Route pour m'en temoigner leur reconnoissance il feut sous ses ormeaux apporté de leur part une riche Collation, le [57] vin de Vienne en étoit le principal ornement avec lequel j'eus l'honneur de boire trés profondemt. à la Santé de ces Dames. Ces personnes ont de l'esprit á l'infini, parmi elles il y en á qui sont d'une beauté la plus accomplie. Madame de Velin pour l'esprit, la beauté et la merite y tient le premier rang.

Le Monastere de Montfleury est de l'ordre de St. Dominique, sans Clôture, fondées par une Princesse D'auphine. Elles ont quinze milles livres de Rente. J'y compta 40. Religieuses et 40. Femmes de Chambre et autant de servantes, ce qui fait en tout 120. Femmes. Dans leur Cuisine châcune de ses Religieuses a son Armoire qui se ferme á clef et à châque Armoire il y à un Fourneau pour y faire cuire châcune selon leur goût leur Soupe.

Voici la Liste des 40. Religieuses et de 18. Pensionnaires que j'eus l'honneur de saluer
    Io Madame de Langon Prieure
    Madame de Valbonais sous-prieure
    Madame de Murinais la Tante
    Madame de la Sonne
    Madame de Châteaudouble
    Madame de Claveson
    Madame de Montferat
    Madame de la Verognere
    Madame de Bouqueron
    Madame Dumas
    Madame de Boutiere
    Madame de Quensonnas
    Madame de Veyne
    Madame de Barral
    Madame de Ponnat
    Me. de Vanne
    Me. de Marcieu
    Me. de Chaillot
    Me. de Perrotin [57v]
    Me. d'Oriac
    Me. de Brianson
    Me. de Gumin
    Me. de Chaleon
    Me. d'Hautefort
    Me. de Cesarge
    Me. de Boissac
    Me. de Vellin
    Me. de Portes
    Me. de la Beaume
    Me. de Murinais la niece
    Me. de Boffin
    Me. de Javon
    Me. de Chatte
    Me. de la Val d'Iserre
    Me. de Mons
    Me. de Lemps
    Me. de Bardonnanches
    Me. de Jouvans
    Me. de Borregards
Pensionnaires
    Mademoiselle de Barral
    Mlle. de la hechere
    Mlle. Boutierre
    Mlle. de Meurrat
    Mlle. D'arjanson
    Mlle. de Pengon
    Mlle. de la Perrouze
    Mlle. de Renaud
    Mlle. de Pusegueux
    Mlle. Bally
    Mlle. D'aix
    Mlle. de Camellin
    Mlle. Desadret
    Mlle. Musy
    Mlle. de Montausier
    Mlle. Le Clerc
    Mlle. de Marissargues
    Mlle. du Cayla

Ayant avec Mademoiselle d'Arnaud assuré toutes ces Dames de nos trés humbles respects, et pris congé d'elles avons été coucher à Grenoble. Mlle. d'Arnaud, sur le regret de seperation de ces Dames et de Mademoiselle de Marissargues est tombée malade, le boüillon n'a pas manqué. S'étant un peu remise avons repris nôtre route vers Aubaïs. Une pluye gros comme le bras nous á accompagné jusqu'a moitié chemin.;Quoique bien encoffrés dans une Chaise roulante, Leau découloit sur nos personnes, et en si grande quantité qu'elle auroit fait tourner a plain fil le plus gros Moulin du D'auphiné. Ces Bains pris á froid ne pouvoient être que dangereusemt. contraires a la maladie de Mlle. d'Arnaud. heureusement je me [58] trouvai muny d'une petite Taupette pleine d'eau de vie, sans le Secours de laqle. la route auroit été infailliblement le Tombeau de m'a chere Compagne.

Environ une année aprés Prion, sera également Député pour faire un second Voyage á Grenoble pour avoir l'honneur d'y accompagner Madame la Marquise d'Aubaïs. La premiere couchée sera á Nismes au L'uxembourg. Pendant la nuit quoi qu'au commencement du mois d'Aoust il fera un Orage si grand qu'innondera tout le pays des environs. Cette journée sera faîte toûjours dans L'eau, aux approches de Remoulins pour y arriver nous faudra faire le tour d'une Montagne au travers de mille risques et perils. Nous implorames par des ferventes prieres le secours du Ciel. J'eus ordre de repandre de grandes charitez dans toute la Route a tous les Pauvres qui se presentoient. Dans tous les Cabarets, quand il y auroit eu dans châcun dix Servantes, il êtoit donne à châcune dix sols, et par tout ordre de faire bon chere, l'argent n'y feut jamais epargné.

Nous voilà heureusemt. arrivés à Grenoble, á L'auberge de la hanse. Le lendemain, à lá celebre et noble Maison Religieuse de Montfleury La reception de Madame la Marquise d'Aubaïs est faite a bras ouvert en corps par toutes les Dames qui composent cette fameuse Abbaye. Sur le champ on luy prepare le plus bel appartement de cette Maison. Elle y est superbemt. logée. Tous les Traiteurs de la Tronche ont ordre d'apprêter á manger.

Deux jours aprés étre arrivés à Montfleury Prion ayant toûjours oüy dire que la Grande Chartreuse chef d'ordre dans le Dauphiné, compose [58v] en elle même une des plus grandes Merveilles du D'auphiné Elle est scituée dans les Alpes à quatre lïeües au Nord de Grenoble. Madame de Velin lui faira l'honr. de Luy donner des Lettres de Recommandation afin qu'on luy en fasse voir toutes les beautés qu'elle contient. Sur son chemin, lors qu'il aura monté une Côte qui dure deux lieuës au bout de laquelle il verra de la en hors, la Suisse, la L'orraine, les Alpes, les Pyrenées, l'Espagne, et les Mers Océane et Méditerranée, la Savoye et la France, la nuit le surprendra à moitïé chemin et non sans peur. La destinée le conduira dans une petite hotellerie Champetre et la seule de cette route scituée dans des affreux precipices et au milieu d'une Forest impénétrable, la peur le saisira, mais l'hôte qui sera un parfait honnête homme, le rassurera, il ne lui sera donné pour son souper qu'une petite chopine d'un petit vin de Britigny, et plus âpre que le Verjus des Treilles de la Norvege, un peu de pain bis mixtionné avec une once de Fromage, ce sera tout ce qu'on pourra luy donner dans cette hotellerie. Voila ce qui sera bien frugal pour un voyageur accablé de lassitude. Prion dira alors tous les repentans ne sont pas à Rome, par la curiosité l'on apprend bien de choses, mais aussi quelque fois on les paye bien cher. Pendant qu'il mangera son Pain et son Fromage à la clarté d'un petit Lampion, il entrera tout á coup un gros Dogue de la couleur et plus haut qu'un Loup, il sautera sur le pain et le fromage qu'il devorera, Prion à l'assaut inesperé de cet animal en sera tout effrayé, l'hôte viendra le rassurer et reparer le pain emporté, quand [59] au fromage, il n'en sera pas de même, n'y en ayant pas d'avantage dans l'hotellerie, ce desastre arrivera á dix heures du Soir. Dans ces affreuses Montagnes il y fait autant de froid dans le mois d'Aoust que dans le mois de janvier dans le bas Languedoc. Au lever de Table Prion se chauffera aupres d'un bon feu avec L'hôte, L'hôtesse et la Servante. J'apris de cet hôte qu'il ne donne jamais a manger gras dans son Cabaret, ça luy est deffendu de la part des Chartreux a qui cette hotellerie appartient. Ils y tiennent comme les Chartreux le même regime de vie, on n'y respire que pour y faire son salut, parmy ces pauvres gens tout y est saint et trés édifiant. on luy donnera encore pour nouvelles qu'il n'y a que quelques jours que les Loups ont mangé une fille du lieu de Chartrouzet, âgée de vingt deux ans. Le Dogue s'approchera du feu pour caresser Prion, croyant que le pain et le Fromage qu'il luy à emporté il le luy a donné de bonne amour. En même tems Prion sera conduit par la Servante et le Dogue dans une chambre au plus haut Etage, pour y coucher, le Dogue ne voudra point ressuivre la Servante et restera dans la Chambre, Prion, pour gagner de plus fort l'amitié de ce Dogue luy donnera un petit quignon de pain qu'il aura de reste de son souper, les voila alors tous les deux des camarades inseparables. Prion mettra la tête à une petite fenêtre de cette Chambre, ou il [ne] verra au clair de la Lune que Rochers et precipices affreux, avec de vastes Forests bois de hétre, et entendra le murmure des Eaux d'une petite Riviere, qui se precipite de Cascade en cascade formées au naturel par les pointes emoussées de plusieurs Rochers trés herissez, a ce murmure et gazouillement des eaux, succedera le Chant du hibou, [59v] de la Chouete, du Duganel et autres, un peu plus loin le groin du Sanglier, le hurlement de Lours et du Loup et d'un autre coté le clapissemt. d'autres feroces animaux. A la vûe de cet affreux aspect, il se mettra á genoux et jamais il n'aura prié Dieu pendant toute la nuit plus dévotement.

Le lendemain a cinq heures du matin il comptera avec l'hôte et sa couchée ne luy coûtera que quatre sols, et continuëra sa route, le Dogue le suivra un demy quart de lieüe pour l'accompagner dans une vallée jusques sur les bords de la petite Riviere cy dessus mentionnée. De cet endroit, il verra paroître le Soleil à la cime des hautes Montages, combien qu'il y aura plus de trois heures qu'il sera levé.

Il arrivera a huit heures du matin à la grande Chartreuse, le premier lieu qu'il visitera ce sera l'Eglise pour y entendre la Sainte Messe. Ce monastère est chef d'ordre & a été appellé ainsi du nom de Chartrouzet, qui est un village á une lieüe de la Chartreuse à l'orient d'icelle, parce que St. Bruno son Fondateur, en se retirant du monde, choisit sa retraite dans une affreuse Montagne en un lieu nommé Chartreuse. Ce feut vers l'an 1086. que ce Saint homme natif de Cologne, et chanoine de Rheims, vint dans ce Desert avec six de ses Amys pour y vivre en Solitude. Ils y batirent d'abord quelques Cabanes pour pouvoir se mettre à l'abry des injures du tems, qui sont presque insupportables aux hommes en ce lieu-la, sur tout le grand froid, á cause des neiges, qui pendant la plus grande partie de l'année couvrent les Montagnes, qui environnent ce Saint hermitage. C'est une Prairie un peu montueuse, qui à plus d'une demy lieüe de long, et qui n'est large que de 2. où 300. pas, en façon d'une vallée qu'entourent des Montagnes plaines de Sapins, qui servant [60] comme de Muraille à cette Prairie, á l'entrée de laquelle est scitué le Couvent. Sitôt qu'on en sort pour aller visiter le lieu ou Saint Bruno a fait Penitence, on découvre une espece de vallée fort raboteuse, environnée de Rochers et de Montagnes inaccessibles, au haut de laquelle se forme un petit torrent de plusrs. Sources qui sortent des Rochers voisins. Ce torrent s'ecoule le long de l'enclos, et sert beaucoup au Couvent tant pour faire tourner des moulins pour battre a la forge, qu'a faire aller des meules a aiguiser des outils pour scier des ais & pour d'autres comoditez de quelques Religieux en particulier, qui travaillent les uns á la menuiserie & au tour, & d'autres à la Sculpture, a la Peinture, a la Gravûre et même a l'Architecture, le tout pour orner et embellir leur Couvent. On monte a mesure qu'on avance dans cet enclos, où l'on trouve plusieurs de ces moulins que le petit torrent fait aller, et plus avant des bois de sapins, oú il n'y á que le chemin de tracé jusqu'a ce que l'on arrive á la Chapelle de Nôtre Dame que l'on a bâtie au lieu oú l'on tient qu'elle apparut á Saint Bruno pour luy dire que ses prieres lui êtoient agreables. Cette Chapelle qui est à la fin de la Vallée est grande et remplie de belles Peintures. Il y est si bien representé á genoux devant une Croix, qu'a dix pas de luy l'on le croiroit un homme vivant. On fait voir aux Voyageurs un petit Rocher, sur lequel les Peres, assurent que l'Ange luy apparaissoit, lors qu'il luy apportoit a manger a luy et á ses six compagnons, dont on montre les premieres cellules qu'ils taillerent dans le roc, lors qu'ils arriverent en cet hermitage, ou ils furent telement incomodez des neiges & du grand [60v] froid, qu'ils resolurent de se retirer plus bas dans la vallée ; mais ayant ôté tous les ornaments de leur Chapelle pour les emporter.

On pretend qu'êtant sur le point de labandonner Saint Pierre leur apparût, tenant en sa main le Petit Livre de l'Office de la Vierge qu'il leur presenta, en leur disant qu'elle seroit leur secours dans leurs Souffrances, S'ils le recitoient tous les jours, ce qu'ils firent, et ils ont toûjours continué de le faire jusqu'a present quoi que le Couvent soit à demi lieuë plus bas dans la Vallée. Le plancher de l'Eglise de ce Couvent est parqueté d'une trés belle Menuiserie, et toutes les Murailles sont boisées, ce qu'on á fait pour detourner l'humidité de ce lieu où les Religieux sont en prieres prés de seize heures dans un jour et une nuit. Le Cloître a 300. pas de longueur. Apres qu'on a fait voir l'Apartement du Prieur, a côté duquel est sa Chapelle trés-bien ornée, on montre celuy du Roy et des personnes qualifiées, qui viennent de tems en tems visiter cet hermitage. l'Evêque de Grenoble y à aussi son appartement, qui est des plus propres, et des mieux meublés. Sa Chapelle, oú les Novices font profession, est trés-belle, tant pour son marbre, ses bas reliefs trés estimés et ses petites colomnes, que pour ses Tableaux, ses peintures et son petit Tabernacle dambre, qui est un present d'un Polonois. On dêcend de la dans une grande Salle, orné de plusieurs Tableaux ou les principales Chartreuses sont representées. comme cette maison n'a aucune Symmetrie dans son dessein, et que l'assiette en est mal unie, & le bâtiment fait a différentes reprises, il faut toûjours dêcendre ou monter pour aller d'un lieu à un autre. Apres le Couvent, il y á l'autre partie de l'enclos de Montagnes qui fait la Chartreuse, & l'on y marche entre de grands bois, en cotoyant le torrent. Cet [61] enclos est par tout fort raboteux, et par tout rempli de ces grands bois jusques a la porte que l'on ne peut regarder sans êtonnement. Il semble que la nature, qui á environné ce lieu de hautes Montagnes, ait pris plaisir à la faire entre deux Rochers escarpés, comme des Murailles qui se joignent presque par le haut en façon de voute, oú il n'y a de la place que pour faire passer un Mulet chargé, et pour le torrent quy y entre. Ces rochers sont d'une telle hauteur, qu'on a de la peine a voir le Sommet. A ce détroit, qui fait l'entrée du Clos de la grande Chartreuse, est une Maison oú sont quelques Peres, pour ouvrir la Porte à ceux qui viennent á cet hermitage. Au Sortir de la on passe le Torrent sur un Pont, et à main gauche on voit Chartrouzet, village dependent de la Chartreuse, ainsi que tout le pays, á plus de deux lieuës des environs, ce qui luy apporte un grand revenu. Le General de l'ordre fait sa residence dans cette Chartreuse, et les Religieux de cette maison ont seuls le droit de L'elire, ou il est obligé de résider perpetuelement. Ce couvent est composé de 36. Religieux de Choeur sans les frères. Ses revenus montent a cinquante mille livres en Terres, Dixmes, Bois, Forges, et Mines de Charbon, mais leur Depense est trés grande, parce qu'ils y reçoivent tous les Voyageurs pauvres et riches, & l'on pretend qu'il y en passe pour le moins quatre mille par année. La Fondation de la Chartreuse est de Lannée 1084. et l'ouvrage de Saint Hugues, Evêque de Grenoble, ainsi que de Saint Bruno.

Le 5e. Juin 1562. Le Baron des Adrets fit piller et bruler la grande Chartreuse. [61v] Le Reverend Pere Dom Velin à qui l'on á donné les Lettres de recommendation, de la part de Madame de Velin sa Soeur Religieuse comme nous l'avons déja dit. A la sortie de la Messe Prion verra les 36. Religieux qu'il trouvera tous muets leur êtant ce jour la défendu de parler. Ha ! le rare exemple de piété. Il seroit encore plus grand si l'on obligeoit les femmes du Bas Languedoc d'en faire autant. Les aliments en gras sont deffendus dans ce Couvent, mais ils en sont indemnisez par une bonne chere en maigre. Prion, sera trés êtonné de se trouver au milieu d'un Peuple muet. Le Pelerin á lû la vie de ces bons Religieux. Il y á appris que la langue du Reverend Pere Prieur pendant ses fonctions en cette qualité n'est jamais interdite. Il ira le saluer. Il se trouvera son compatriote pour être de sa Province, par cette considération, il en recevra un accuëil trés favorable, et encore tant pour l'hebergement que pour une généralle demonstration de toutes les curiosités. Un frère Lay luy fera tout voir. Primo il sera conduit á la grande Salle où l'on tient chapitre, c'est un appartemt. tres vaste et superbe, les Portraits de tous les Generaux de l'ordre y sont exposés, 2o. la Chambre de Mr. l'Evêque de Grenoble, 4e. [sic] la Boulangerie, et le Grainier á bled, ces deux appartements ont été construits avec tant d'Art qu'il faudroit une plume plus fine que la mienne pour la décrire, 5e. la Cave, ou l'on voit quantité de Foudres d'une grandeur enorme, 6. la Cuisine, c'est un vaisseau vaste, splendide, ornée d'une riche Batterie, 7. la Sepulture des Generaux de l'ordre, 8. les offices de bouche bien munis en abondance, 9. la riche Boutique pour neuf Tailleurs d'habits perpetuellemt. appliqués pour les habits [62] et pour les Vestiaires des Profez qui entrent en Religion et pour toute la Sainte Commte. en general, 10. Les Menuisiers, tant d'autres Boutiques de différentes professions, 11. les Martinets á fer, 12. les Ecuries, oú il verra un Cerf attaché a un Rattellier le plus haut et le plus beau qu'on aye jamais vû et couronné d'un Pannache de six pans de hauteur, á un autre Rattellier 12. Mulets des plus gros qu'il y ayt en France, 13. dans un autre des Sangliers d'une grosseur prodigieuse, 14. Lappartemt. du General, la vûe de l'interieur duquel luy sera refusé, quand á l'exterieur il luy sera permis de le voir, et de le bien envisager, et de le lorgner autant attentivement qu'il le souhaitera, 15. il se promenera dans le Cloître qui à plus d'un quart de lieuë de long, qui est gardé par des Dogues aussi gros qu'un Maillé. 15. [sic] une Ruche de Bronze doré, toute garnie de glaces, on voit á travers des Cristeaux les mouvemens et le travail des Mouches a Miel. Ces venerables Peres en ont fait present d'une semblable a Louis XIV. Roy de France, 16. Il sera conduit de cet endroit dans les Jardins et Vergers, et quoique dans la Saison du mois d'Aoust, il y verra des fruits et sur tout des Cerises qu'a peine seront elles mures, de la en hors, il verra les champs de la campagne qui ne produisent que du Seigle et de Lavoine 17. Il luy sera montré les Paccages des environs, couverts d'un troupeau innombrable de Vaches, gardées par des Vacherons couverts et habillés d'une Robbe de Chartreux. Ce betail a Corne est conduit, dans les mois de juillet et d'Aoust de toutes les contrées du D'auphiné qu'ils constituent en cet endroit en rente de Fromage et tant par vache, cet êtablissemt. est d'un grand revenu pour le General et de ses Religieux. Le Lait que ces animaux [62v] produisent, est pour ces bons Peres d'une grande faculté, attendu qu'ils font toûjours maigre de même que de la grande quantité de fromage qu'il produit.

18. Le tout étant parcouru et bien examiné & la derniere remarque que l'on puisse faire est de dire que de quel côté que l'on puisse se tourner on n'aperçoit aucun horizon. Si l'homme avoit ses yeux placés sur le plus haut Crane de sa tête a peine y pourroit-il dans cet endroit voir le Ciel.

Le Valet de Chambre du General de L'ordre est natif d'Avignon, homme trés-poli et trés aymable, et trés amateur dans cette Sainte Solitude des affaires du tems et de ce qui se passe dans le monde, Prion par la plus douce complaisance l'instruïra de tout, au recit de tant d'agreables nouvelles, dans ce doux récit il se trouvera enchanté de mille charmes, l'indisposition du Général son maître sera la cause, en cette occasion, de ne pouvoir pas avoir l'honneur de le salüer en personne. Le flambeau du jour commençant á s'êteindre, Prion sera conduit par ce gracieux Valet de Chambre dans un Appartement a rez-de-chaussée, où ils souperont d'un trés bon appetit tous les deux ensemble. Au lever de Table, il sera conduit pour coucher dans un Lit, fait comme un grand Cabinet qui se ferme á Clef, le voilà dedans, ensevely comme dans le Tombeau de la Mort et dans une Chambre si reculée qu'au bruit d'un gros canon d'Artillerie personne ne pourroit lentendre. Quelle nouvelle crise l'ors que dans cette nuit il entend pleuvoir, il veut aller mettre la tête à la fenêtre, et ne pouvant ouvrir la porte de son Lit il a beau crier misericorde de toute sa force [63] personne ne vient, la peur s'y mela, et par cette crainte toute la nuit se passa sans dormir. Le jour ayant parû a 4. heures du matin, le coucheur fait ses efforts pour enfoncer les Portiques de ce Lit, pour en sortir, mais inutilement, il faut encore se resoudre à y rester 4. heures du jour. Et si un Frere ne feut venu a neuf heures luy ouvrir pour le faire sortir de cette prison si artistement close il y seroit encore. Un chat huant, oiseau si lugubre qui voltigea pendant toute la nuit, tantôt sur le toit, tantôt sur Laccoudoir de la Fenêtre de cette Chambre, lequel ne cessa de dégoiser un ramage des plus affreux, dans ce triste état la peur est redoublée, il faloit plus que le courage d'un homme pour resister a de pareilles avantures. C'est ici que l'on peut hautement dire que la curiosité d'un voyageur est sujette a beaucoup des inconveniens. Cette Celule êtoit située au premier Etage en dêcendant du Ciel. En êtant enfin sorti a demy-vivant je feus droit a l'Eglise y faire une devote priere touchant m'a delivrance des maux de la mort, soufferts et endurés cette nuitée.

Au sortir de d'icelle je feus prendre congé du Valet de Chambre, qui me fit boire un coup à rouge bord de châque main, d'un excellent Vin de Vienne, et me remplit en même tems et du même une petite flasque revetue d'hozier, et muny de cet antidote Sudorifique, je me mis a grand pas a retracer au milieu des Alpes m'a route a travers des Forêts et Montagnes inaccessibles. Au milieu de ces deserts, jêtois toûjours dans la crainte dêtre devoré par quelque feroce animal, mes idées ne se trouverent que trop veritables, lors que [63v] j'apperçus deux loups, qui s'arreterent au devant de moy á travers d'un petit sentier, a lombrage du bois, leurs yeux êtincellans formoïent quatre Phosphores des plus affreux, à ce sinistre aspect, il auroit fâlu voir, la diligence avec laquelle je mattacha au tronc d'un arbre pour y monter dessus. Ces feroces animaux s'acculerent pour encore plus effrontement pour me regarder, l'ors que je dêcendrois. J'avois beau leur crier, alors ils ne faisoient que s'approcher de moy d'avantage. si trois chiens de parc ne fûssent venus a leur poursuite je serois encore sur l'arbre, tristes evenemens d'un voyageur que s'a trop grande curiosité luy attire. Enfin, ce que Dieu garde est bien gardé. Une personne avec moins d'adresse et de courage y auroit au travers de tant de perils l'aissé la vie. Phoebus s'étant couvert de son manteau et au moment que les Etoiles commençoient dans le Firmament a se ranger par Escadrons et a la faveur de leur lumiere j'arrivai enfin dans la celebre Abbaye de Montfleury. Dans cette Abbaye il y a un Sallon a-rez-de chaussée, ou l'entrée en est permise aux hommes et seulement pour y Diner. Pendant que les Dames êtoient á souper, je retraçai dans m'a mémoire, la beauté, l'esprit, le maintien, la générosité et l'air gracieux avec lequel Mademoiselle de Marissargues se fait admirer de toutes les Dames de cette noble Communauté. A ce moment j'avois un bout de Bougie dans m'a Poche, je l'allumai. Je fis par un de mes Amys trés entendu dans la Poësie du pays du Dauphiné, il me dressa ces vers qui suivent [63v]

Portrait de Mademoiselle de Marissargues

    Ne devoir point a l'Art un teint frais oú la Rose
    Sur la blancheur du Lys se joüe et se repose
    La voix belle, l'air gracieux,
    Le souris fin, l'abord affable
    Un feu petillant dans les yeux,
    Dont on voit la douceur aymable
    Temperer la vivacité
    Iris c'est le Portrait d'une Divinité
C'est cependant le Vôtre, et nulle autre mortelle
ne sçauroit le prendre pour elle.

A Mademoiselle du Cayla

    Cet astre brilliant, dont l'eclat sans pareil
    Se repend sur la Terre entiere
    Fait assez voir que le Soleil
    Est la source de sa lumiere

    C'est Astre nouveau, de qui les feux puissans
    Ont une clarté sans seconde
    Et qui par ses rayons naissans
    Ajoûte un ornement au monde

    Cet astre ne fait que commencer son cours
    Elle est une lumiere a nulle autre pareille
    Elle est de l'Univers la seconde merveille
    Et ce brilliant éclat l'accompagne toûjours

    On voit en la même personne
    Les differentes qualitez
    Des plus grandes Divinitez
    L'univers charmé s'en êtonne

    Tous les coeurs en sont enchantés,
    Iris a, de Junon, le bel air, la Sagesse,
    La Naissance, la Majesté,
    Le grand coeur, la noble fierté,
    Des graces la dèlicatesse ;
    Des Muses les rares talens,
    Et de Minerve la Science,
    L'esprit élevé, l'Eloquence ;
    De Venus tous les agrèmens.
    Elle a sa taille riche et belle,
    Sa bouche, ses Roses et ses Lys,
    Ses beaux yeux, son charmant souris
    Sont les Amours de ses traits épris.

Le lendemain, ayant bien déjeuné et partis environ les dix heures du matin aprés avoir humblement et respectueusemt. fait nos Adieux a toutes ces Saintes Dames Religieuses, pour prendre congé de nous, elles sont en corps toutes sorties hors du Monastere avec toutes leurs femmes de Service. A la vûe de ce nombreux et noble cortege mon coeur fit repandre de larmes à mes yeux. On n'a jamais vû un accuëil si gracieux, des compliments si tendres, n'y autant d'ambrassades qui furent faites dans cette separation. Nous nous arretames á Grenoble, les chaleurs êtouffantes de la Canicule nous rotissoit les mains et halloit nos visages, ce qui obligea toutes les personnes d'acheter des Gands pour couvrir nos mains ; Notre Aubergiste homme trés curieux me fit voir à la fois d'un coup d'oeil les Sept Merveilles du D'auphiné peintes dans une des Chambres de son hôtellerie. Les habitans de cette ville sont trés-gracieux, les Dames y sont belles. Elles y parlent la Langue Savoyarde. Nostradus a predit que cette ville seroit un jour emportée par L'eau du fleuve de l'Isere, qui dêcend des Alpes, et qui traverse [65] et baigne cette ville par le milieu. Elle emporte très-souvent ses Ponts et plusieurs Maisons. Mesdames les Presidentes, Conseilleres, Procureuses Generalles, et les Avocates du Roy du Parlement y ont châcune un Carrosse, deux Laquais et un Valet de Chambre. Elles y boivent toute l'année à la glace, c'est pourquoi elles ont le teint si frais. A l'Eglise elles ne sçauroient s'agenoüiller sans le secours d'un Carreau de velours rempli de duvet.

Notre hôtesse, étoit une personne trés aymable, trés vertueuse et beaucoup de l'esprit, le 27. Aoust nous êtions logés chez elle. Son Auberge porte pour Enseigne la hanse d'argent prés du Pont de Pierre, dans le Faubourg St. L'aurent, a pareil jour cêtoit la Fête de Ste. Cesarée sa Patronne. j'eus l'honneur en luy presentant un Bouquet de luy faire ces vers.

Recevés ce Bouquet que m'a main vous presente
Son êclat passe dans un moment
Mais mon amitié vive et reconnoissante
Durera éternellement.

Son mari l'aymoit éperduëment. Mes vers faits à la loüange de laquelle lui plûrent beaucoup. Cette gracieuse reconnoissance par êcrit de m'a part obligèrent cet Epoux de me faire voir luy même toutes les curiositez de cette ville et de me donner un magnifique dèjeuner chez un fameux Traiteur a l'enclos du Palais. Ce ne feut pas assez pour luy il voulut encore me faire present d'un Fromage pesant environ une dixaine de livres du meilleur sassenage.

Voir les autres parties du Manuscrit:
1: Prion et les sages d'Aubais raisonnent sur le "système du monde" (fols 1-9v)
2: Quelques dėfinitions ayant à faire au "système du monde" (fols 10-24v)
3: Sur les Comètes (fols 25-33)
4: Naissance et jeunesse de Pierre Prion (fols 33-38)
5: Prion entre au service du Marquis d'Aubais (fols 38-42)
6: Voyage en Roussillon, dans le Bordelais, et ensuite vers Paris (fols 42-47v)
7: Paris et le voyage de retour (fols 47v-51v)
8: Ses devoirs auprès du Marquis; le nouveau château (fols 51v-56)
 9: Voyage à Grenoble et à la Grande Chartreuse (fols56-65)
10: Activités domestiques et littéraires (fols 65v-70v)
11: Voyage en Provence avec le Marquis (fols 71v-74)
12: Voyage en Savoie par Lyon, et le retour (fols 74v-81v)

13: Les Protestants des Cévennes (fols 81v-83)
14: Un vie pleine de vicissitudes et d'angoisses (fols 83-84)
15: Voyage à Paris par la vallée du Rhône (fols 84-87v)
16: Paris, septembre 1738 (fols 87v-95)
17: Sur le monde et sur le mariage (fols 95-100)
18: Sa collection de livres, véritables et apocryphes (fols 103-107)
19: Le voyage de retour, par Lyon (fols 107V-109)
20: Sa vie à Aubais (fols 109-112)
21: Sur la médecine, les médecins et autres vicissitudes (fols 112-118)
22: Nobles, prélats et fêtes qu'il a vus, ainsi que le personnel au château d'Aubais (fols 118-123)
23: Quelques voyages agréables (fols 123-124v)
24: Les prophèts et les prophétesses des Cévennes (fols 120-128)
25: Quelques renseignements divers (fols 128-134v)
26: Des choses mémorables qu'il a vues ; des dates mémorables (fols 135-139v)
27: Encore des livres ... (fols 140-141)
28: Des faits curieux et des choses que Prion a vu (fols 141-146v)
29: D'autres choses curieuses vues par Prion ... (fols 147-155)
30: Sur Unigenitus (fols 155-156)
31: Encore quelques souvenirs de Paris (fols 156-157v)